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La chose commune
Publié le 21 février 2017 - N° 252
Après Revue Rouge, où il mettait en musique avec Norah Krief des chansons révolutionnaires, David Lescot explore la mémoire et la postérité de la Commune avec le jazzman Emmanuel Bex. Un beau et singulier mélange de poétiques, auquel contribuent aussi la chanteuse Élise Caron et le slammeur Mike Ladd.

Crédit : Christophe Raynaud de Lage
À la fois antimilitariste et patriotique, grande dans son expérience de démocratie directe mais anéantie par la « Semaine sanglante », la Commune de Paris se prête à des récits hybrides. Épiques et à plusieurs voix. Engagé avec sa compagnie Kaïros dans un théâtre musical attentif aux traces laissées par les utopies et les tragédies du passé – on pense entre autres à La Commission centrale de l’enfance (2008), où il racontait ses souvenirs d’étés passés dans des colonies de vacances créées par une association de Juifs communistes en France –, David Lescot fait pour cette histoire complexe figure de parfait passeur. De même que Emmanuel Bex, pour qui le jazz est outil de réflexion sur le « vivre ensemble ». La Chose commune n’est pourtant pas un opéra jazz au sens strict. Résultat du croisement entre l’écriture du premier et la musique survoltée du second, ce spectacle aussi musical que poétique reflète avec force l’héritage laissé par l’épisode révolutionnaire. Son caractère fragmenté. Son utilisation par de nombreuses familles de la gauche, sans oublier des tentatives récurrentes du côté de la droite. Avec David Lescot et Emmanuel Bex, la chanteuse et comédienne Élise Caron, le slammeur américain Mike Ladd, la saxophoniste Géraldine Laurent et le batteur Simon Goubert participent à ce subtil métissage.

Régénérer le passé et l’avenir
 La rencontre entre jazz et Commune est d’autant plus réussie qu’elle était inattendue. Beaucoup plus que celle du jazz et de l’histoire de l’Amérique dans Tout va bien en Amérique (2013) ou du rock et de la chanson révolutionnaire dans Revue Rouge (2016), interprétée par Norah Krief. Si La Chose commune raconte l’insurrection de 1871 de manière chronologique, chaque épisode présente une fusion singulière entre les différentes composantes de la pièce. Depuis le poème épique sur le soulèvement du 18 mars déclamé par David Lescot jusqu’à celui qui relate la chute de la dernière barricade à Belleville deux mois plus tard, chaque interprète dit un aspect de la Commune. Le temps d’une chanson, Élise Caron incarne par exemple deux héroïnes de la Commune. L’irréductible Louise Michel puis Elisabeth Dmitrieff, « fille illégitime de l’opulence et de la pauvreté » envoyée à Paris par Karl Marx comme observatrice des événements que ce dernier considèrera comme le ferment des révolutions à venir. Mike Ladd est quant à lui un chroniqueur exalté de l’expérience parisienne. La preuve sur le plateau d’une mémoire internationale de l’insurrection et d’une crise générale de la démocratie.
 
 
Anaïs Heluin