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13 février 2017
La Chose Commune : Jazz et Révolution…
par Pierre-Henri Ardonceau
Révolution et Jazz : même combat… Etonnant non ! La Chose Commune, une création d’Emmanuel Bex et David Lescot à l’Astrada de Marciac.
Géraldine Laurent
(as), Emmanuel Bex (Hammond org, vocoder, effets), Simon Goubert (dr), Elise Caron (voc, fl), Mike Ladd (voc, spoken words), David Lescot (voc, tp). L’Astrada de Marciac (28 janvier).
La Chose Commune : une création remarquable, déconcertante, insolite, prenante, surprenante. A tous points de vue.
David Lescot, comédien, évoque ainsi le projet: «Raconter l’histoire de la Commune par le Jazz, c’est tout sauf évident, c’est tout sauf naturel, c’est tout sauf attendu. C’est épique la Commune. Alors j’ai imaginé une sorte d’opéra hybride, métis, où la musique écrite fait place en ses trous à l’improvisation, où le récit scandé, parlé, slammé, dialogue avec le chant, avec un chorus d’orgue, de saxophone ou un solo de batterie. Mais c’est lyrique aussi la Commune. Il y a des personnages, des héros, des figures, des légendes, des femmes. C’est tragique et euphorisant, c’est utopique et pathétique. On peut se dire que c’est tombé dans la nuit de l’Histoire et que ça n’a pas eu de suite. Mais on peut au contraire y puiser des modèles pour les temps de crise, pour aujourd’hui, et s’y refaire des forces. Donc ça peut être chanté, à tous les sens du terme. ».
Les textes de Lescot sont superbes et passionnés. Et documentés : les combats de nombreux héros et héroïnes (elles furent très présentes) de la Commune sont largement évoqués. Ils sont vocalisés, scandés, « gueulés » même parfois. C’est souvent ardent et impétueux.
Lescot a conçu sa création comme un “reportage en direct”, où il incarne un personnage imaginaire qui arpente Paris et ses quartiers de long en large le premier jour de la révolte de la Commune, promenade haletante d’un homme qui ne sait pas s’il est acteur ou observateur, balloté d’une scène à l’autre dont il tente de défricher le sens en un monologue effréné porté, propulsé par l’orgue d’Emmanuel Bex.
Emmanuel Bex en tant que compositeur et instrumentiste parle ainsi de sa pleine adhésion au projet : « Je n’ai jamais eu envie de faire de la musique à poser sur une cheminée pour faire joli, mais plutôt de comprendre profondément de quoi le jazz était constitué. Au terme de mes réflexions, j’y vois un indéfectible sens du dialogue, de la fraternité, de la danse, de la conscience du monde. D’une musique en mouvement, dans laquelle tout est possible où chaque individu a une place qu’il peut se construire. Une musique dans laquelle l’écoute et le dialogue sont l’essentiel du rapport à l’autre. La Commune a laissé dans l’Histoire une place particulière. C’est un peu la «matrice» de l’utopie politique. En rencontrant David Lescot j’ai ressenti le déclic d’un « possible » : emmener le public à un point où la Musique et l’Histoire s’éclairent l’une et l’autre. Comprendre le geste des révolutionnaires, comprendre le geste des musiciens. »
Bex et Lescot ont, chacun séparément, des CV riches de multiples et superbes projets.
Je pensais assez bien connaître la carrière d’Emmanuel Bex, découvert chez Lubat en 1977 (40 ans déjà…). Dans Jazz Magazine j’avais choisi comme Choc de Concert de l’année 2015 son étincelant Trio FBG (Ferris/Bex/Goubert) aux Rendez Vous de l’Erdre à Nantes. Mais, après une rapide googlelisation, je suis tombé de l’armoire : je méconnaissais des pans entiers de son flamboyant parcours !
Dans son jeu et dans son écriture pour la Chose Commune on retrouve, en une synthèse excitante, de nombreuses composantes de son itinéraire. Groove omniprésent, gimnicks innovants, climats variés utilisant moult registres de l’orgue Hammond.
Emmanuel Bex et
Simon Goubert, complices depuis fort longtemps, s’entendent à faire monter la tension comme il faut et quand il faut, avec une confondante sûreté.
Goubert épique et aérien (superbe et inventif aux balais), apporte au trio sa grâce et sa tonicité. Avec son « délicieux sourire, un peu enfant, un peu canaille, et ses gestes de chat, il joue le concert de fond en comble » (F.M).
Mike Ladd maître es spoken words dans la tradition des Last Poets envoûte avec sa belle voix grave et « cassée ». Géraldine Laurent au saxophone alto, semble incarner, par de courtes interventions incisives, fluides et gorgées de feeling, les « sans voix de l’Histoire ». Elise Caron, vocaliste et flûtiste sur cette création (elle a beaucoup d’autres cordes à son arc par ailleurs…), à la voix d’ambre dorée, ensorcelle sans forcer. Le moment du spectacle où Elise dit des extraits des souvenirs de voyage de Louise Michel en route vers le bagne de Cayenne est étonnant.
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De gauche à droite : Géraldine Laurent, Mike LLad, Elise Caron, Simon Goubert, David Lescot, Emmanuel Bex. (Photo PHA)
La conception de cette superbe création a nécessité une longue et intense maturation, faite de très nombreuses répétitions. Fin janvier, une résidence d’une petite semaine à Marciac a permis les derniers « réglages»…
Pierre-Henri Ardonceau